Témoignages
Jef à Yport

Il avait sa façon de tutoyer tout le monde, car, pour lui, connu ou inconnu, chacun était un ami. D'emblée, il faisait confiance, aimait leur compagnie en plaisantant sur la vie.

Pendant la guerre, il fit partie du 104 ème régiment. Quelques soldats seulement en sont revenus sains et saufs. Dès lors, ce chiffre réapparut dans sa vie. L'Atelier se situait 104 rue de mer et il se plaisait à raconter qu'il mourrait à 104 ans assassiné par un mari jaloux.
A son retour, il reprit du service aux Cars Arcangioli et devint chauffeur. Il faut dire que ce n'était pas triste les voyages avec Jef. Les plaisanteries et les rires fusaient dans le car. Il nous racontait que, souvent, il était sur la ligne des punis c'est à dire les ramassages scolaires. Quand les enfants voyaient arrivé le car avec Jef, ils s'écriaient : c'est le cow-boy. Car il mâchait du chewing-gun, souvenir du temps passé avec les Américains. Dans le car, il avait monté une chorale avec les enfants.
Ses chants scouts résonnent encore à mon oreille.

Mon frère Patrice et une partie des indiens
Noir et rouge, des couleurs qu'affectionnaient particulièrement Jef Friboulet et qui sont devenues l'emblème de la famille.

Il y aurait tellement de choses à raconter sur Jef, des anecdotes, des souvenirs, des chants qui résonnaient dans la maison à chaque réunion familiale ou amicale qui se clôturait invariablement par un chant scout "ce n'est qu'un au revoir mes frères ", réminiscence de son enfance, après tant d'années passées dans les Scouts de France qu'il a intégrés tout jeune. Il nous racontait qu'à son premier départ en camp, une fois le sac à dos accroché à ses épaules, il était tombé en arrière emporté par le poids. Il avait gardé de ces années le sens de l'amitié et de la générosité.
C'est d'ailleurs, à cette époque, que le petit louveteau gagna son premier concours de peinture. Le prix était une boîte de couleurs " sans danger ".

Le début d'une grande aventure…

L'atelier, cet endroit laisse d'innombrables souvenirs à tous ceux qui y sont passé. Les gens allaient et venaient et Jef était rarement seul. L'atelier s'étalait sur deux niveaux. Le premier était une grande salle avec une cheminée. Nul ne peut faire le compte du nombre de repas et de couverts, combien de soirée " safate " ce hareng fumé grillé au feu de bois ou soirée " couscous " qui s'y sont déroulées. Une des dernières à laquelle j'ai assistée, c'était lors du tournage du film la Marie Morgane avec Charles Vanel , Medhi et bien d'autres. Ma mère avait préparé le couscous pendant deux jours. Il y avait plus de monde que d'invités prévus. Pas assez de sièges, d'assiettes et de couverts, les uns étaient assis sur les marches de l'escalier qui menait au deuxième niveau, d'autres par terre, et système D, aidant, chacun put se régaler avec le couscous. Imaginez l'ambiance qui régnait. Ce sont des soirées inoubliables.

En haut, c'était son antre, bazar hétéroclite mélangeant les masques africains, les objets de marine, les tubes de peinture, les pinceaux. Les toiles et les dessins s'entassaient un peu partout. En face de son chevalet, trônait un vieux fauteuil en cuir qui avait déjà beaucoup vécu. Il aimait s'y installer pour réfléchir, méditer sur la toile en cours tout en fumant son cigare. Un magnétophone à bande diffusait à longueur de journée de la musique classique, du Négro Spirituel ou du jazz. L'atelier, c'était un monde à part. Jef y avait crée une fondation pour aider les autres artistes. Il a formé plus de deux cent d'entre eux. Il ferma l'atelier de Fécamp pour se retirer au manoir à Yport. L'ambiance n'y était plus la même mais son atelier y était toujours aussi accueillant.

Un souvenir mémorable, nos premières vraies vacances, c'était à l'Ile d'Aix. J'avais huit ans. Nous nous y sommes retrouvés avec plusieurs familles de Fécamp. Nous étions toute une bande de gamins, mes frères et les enfants de nos amis. L'artiste avait encore frappé; à force de peintures, il nous avait transformés en indiens, des indiens sur le sentier de la guerre. Nous ne voulions plus nous laver. Nous avions même attaché ma mère au poteau de torture. Sans oublier les feux de camp, chants scouts, ça a été des vacances formidables.

Je pourrais raconter des anecdoctes, encore et encore, il y en a tellement. Mais je dois aussi laisser la parole aux autres. Tout ce que je peux dire, maintenant qu'il nous a quittés, c'est qu'il me manque énormèment.

Marie-Catherine

Haut de page